Éric Tchouaket : prévenir pour mieux soigner

Portrait de chercheur en 5 questions
Chaque mois, découvrez le portrait d’un.e chercheur.se de l’UQO. Ce mois-ci, place à Éric Tchouaket, professeur titulaire au Département des sciences infirmières au campus de Saint-Jérôme et titulaire de la Chaire de recherche du Canada en Économie de la prévention et du contrôle des infections (EconoPCI).
Éric Tchouaket vient d’obtenir une subvention de 1 246 952 $ des Instituts de recherche en santé du Canada (IRSC) pour diriger un projet international novateur. Réunissant des équipes du Québec, de l’Ontario et du Luxembourg, ce projet vise à renforcer la prévention et le contrôle des infections (PCI) en soins de longue durée et dans les équipes de soins à domicile; un enjeu majeur mis en lumière par la pandémie de COVID-19.
À travers cette initiative et l’ensemble de ses travaux, il cherche à démontrer que des investissements structurés et durables en prévention permettent de protéger les personnes les plus vulnérables, tout en assurant une utilisation plus efficiente des ressources en santé.
1. Quel a été l’élément déclencheur qui vous a amené à choisir votre domaine de recherche?
Je n’ai pas toujours rêvé de devenir chercheur. Mon parcours s’est construit au fil de mes études. Formé d’abord en statistique à Yaoundé, au Cameroun, puis en économie de la santé à Paris, en France, j’ai rapidement compris que les chiffres pouvaient être très utiles dans le domaine de la santé. Ils permettent de mieux expliquer les situations de santé existantes, de prédire celles à venir et d’évaluer les coûts et l’efficacité des programmes existants.
Issu d’un pays à faible revenu, je voyais des financements importants annoncés, sans toujours observer d’effets concrets sur la santé des populations. Je me suis donc posé une question simple : comment utiliser les ressources disponibles pour produire un réel impact?
En approfondissant l’analyse économique des systèmes de santé, notamment durant mon doctorat en santé publique et mon stage postdoctoral à Montréal, j’ai découvert la puissance de la prévention, en particulier la prévention et le contrôle des infections. C’est là que j’ai compris que démontrer, chiffres à l’appui, l’importance d’investir en PCI pouvait véritablement influencer les décisions.
2. Pourquoi ce domaine vous passionne-t-il particulièrement?
Ce qui me passionne, c’est le lien direct entre la recherche et la décision publique. Mes travaux cherchent à répondre à une question très concrète : si l’on investit un dollar en prévention, que gagne-t-on collectivement? Combien épargne-t-on en soins curatifs?
Dans le domaine de la prévention et du contrôle des infections, nous avons démontré qu’un investissement relativement modeste peut générer des économies majeures, tout en évitant des souffrances humaines. Par exemple, une infection nosocomiale pourrait tripler la durée d’hospitalisation d’une personne, si celle-ci ne décède pas. À l’inverse, des mesures simples, comme l’hygiène des mains, l’utilisation adéquate des équipements de protection individuelle et la formation du personnel dédié à la PCI, pourraient permettre d’éviter une telle situation.
J’aime produire des données probantes capables de propulser des changements politiques. Lorsque les décideur.ses, les gestionnaires et les équipes de terrain sont directement impliqué.es dans la réflexion, les résultats ont plus de chances d’être utilisés. La recherche devient ainsi un levier d’action durable, au service de la population.
3. Quels seraient vos trois principaux conseils pour soutenir des pratiques professionnelles efficaces, sécuritaires et fondées sur les données probantes?
D’abord, adopter un réflexe préventif. Il faut se demander, avant qu’un problème ne survienne : que pouvons-nous mettre en place pour l’éviter? La prévention doit être intégrée aux politiques, aux pratiques et à la culture organisationnelle.
Ensuite, investir dans les ressources humaines, matérielles et technologiques, ainsi que dans les actions de prévention. La qualité et la sécurité des soins reposent sur des équipes formées, soutenues et suffisamment nombreuses. En PCI, par exemple, le manque de personnel spécialisé fragilise tout le système.
Enfin, valoriser les données probantes. Les décisions devraient s’appuyer sur des évidences scientifiques et sur les résultats des évaluations continues des programmes de prévention. Mes travaux montrent que la PCI coûte moins cher que la gestion des crises. Prévenir, c’est protéger et soutenir les équipes, souvent épuisées, et assurer la pérennité de leur travail et, par ricochet, celle de notre réseau de santé.
4. Quelle recommandation donneriez-vous à une personne qui envisage une carrière en recherche?
Je lui dirais d’abord de cultiver la curiosité et l’humilité. La recherche exige une solide base méthodologique et une connaissance approfondie des méthodes d’analyse des données quantitatives et qualitatives. Elle demande aussi une grande ouverture d’esprit et beaucoup de remise en question.
Il est également essentiel de comprendre les réalités du terrain, de suivre l’actualité et de dialoguer avec différents secteurs afin de produire des évidences qui répondent aux besoins du milieu. La recherche en santé est profondément interdisciplinaire. Elle nécessite de savoir travailler en partenariat et de posséder des habiletés en transfert de connaissances pour rendre des résultats complexes accessibles à toutes et à tous.
Je crois enfin qu’un.e chercheur.se doit être engagé.e humainement. Il ne s’agit pas seulement de critiquer, mais de proposer des solutions concrètes. Nos travaux doivent servir à améliorer les pratiques et à éclairer les choix collectifs. Produire des connaissances utiles et applicables est, à mes yeux, la finalité de notre métier.
5. Pour celles et ceux qui aimeraient en savoir plus sur votre champ d’expertise, auriez-vous un livre ou une ressource à recommander?



