Charmain Lévy : explorer le pouvoir du féminisme et du savoir collectif en ville
Portrait de chercheuse en 5 questions

Chaque mois, découvrez le portrait d’un.e chercheur.se de l’UQO. Ce mois-ci, place à Charmain Lévy, professeure titulaire au Département des sciences sociales depuis 2005. Spécialiste de l’Amérique latine, elle étudie le Brésil depuis le début des années 1990 et possède près de 35 ans de recherche sur les mouvements sociaux, en particulier urbains et féministes. Elle enseigne en études de développement international et est titulaire d’une subvention Développement Savoir du CRSH sur les communs urbains. Ses travaux explorent les communs urbains* et les pratiques féministes en ville, ainsi que la manière dont la participation collective et les savoirs partagés façonnent la démocratie et la justice sociale.
Quel a été l’élément déclencheur qui vous a amenée à choisir votre domaine de recherche?
Pendant mes études de cycles supérieurs, j’ai développé un grand intérêt pour l’intersection entre la société politique, la société civile et le développement, particulièrement la manière dont les mouvements sociaux influencent les politiques publiques et le changement, contribuant ainsi à des sociétés plus démocratiques et au bien-être des populations. J’étais assez impressionnée par les mouvements sociaux au Brésil, par leur nombre, leur créativité et leur capacité d’influence, ainsi que par leur résistance. Tout cela m’a amenée à choisir le mouvement populaire urbain de São Paulo comme sujet de recherche doctoral. Un moment déclencheur s’est produit à la dernière année de mon baccalauréat à l’Université York, quand le professeur Ted Hewitt (aujourd’hui président du CRSH) est venu dans mon séminaire pour donner une conférence sur les communautés de base de São Paulo. Par la suite, il m’a beaucoup aidée à établir des contacts sur le terrain et a été un évaluateur de ma thèse.Pourquoi ce champ d’études vous passionne-t-il particulièrement?
Je m’émerveille toujours d’en apprendre encore sur ce qui façonne la démocratie et la justice sociale, tant en termes de dynamique (le commoning, l’urbanisme féministe) que de nouvelles et nouveaux acteur.rices (les nouvelles générations dans le mouvement féministe, les fémocrats municipaux). Il y a aussi la dimension de la production du savoir, qui ne se limite pas aux connaissances scientifiques. J’accorde une grande valeur au savoir commun et collectif — celui qui n’est pas purement « scientifique » et qu’on rencontre sur le terrain auprès des sujets de recherche.
Les collaborations occupent une place importante dans ma recherche. Cela comprend des chercheures matures, émergentes et de la relève (les étudiantes). Il s’agit de beaux moments d’échange et de cocréation du savoir.À partir de vos recherches en études féministes, quels marqueurs permettent de reconnaître l’évolution d’un milieu universitaire vers des pratiques plus égalitaires et inclusives, et en quoi une université à taille humaine comme l’UQO peut-elle y contribuer?
À partir des recherches en études féministes, l’évolution d’un milieu universitaire vers des pratiques plus égalitaires et inclusives peut être reconnue à travers un ensemble de marqueurs institutionnels, épistémiques et relationnels, qui vont bien au-delà de la simple parité statistique. Un premier marqueur central concerne la reconnaissance et la valorisation de la diversité des trajectoires et des formes de savoirs. Les travaux féministes ont largement montré que les inégalités académiques se reproduisent lorsque les critères d’excellence restent étroitement définis autour de normes androcentrées (qui prennent le point de vue des hommes comme norme), eurocentrées qui privilégient les modèles et savoirs européens ou occidentaux) et productivistes. L’intégration explicite des approches féministes, intersectionnelles, autochtones et décoloniales dans l’enseignement, la recherche et l’évaluation des carrières constitue ainsi un indicateur clé d’une transformation réelle des pratiques universitaires.
Un deuxième marqueur important réside dans la transformation des modes de gouvernance et de prise de décision. Les milieux universitaires plus égalitaires se caractérisent par des processus décisionnels transparents, collégiaux et attentifs aux rapports de pouvoir, notamment en ce qui concerne le genre, la race, la classe, le statut migratoire ou le handicap. Les recherches féministes soulignent l’importance de mécanismes concrets de prévention et de prise en charge des violences de genre et violences sexuelles, mais aussi de la reconnaissance du travail invisible — administratif, relationnel, pédagogique et de soin — qui repose encore largement sur les femmes et les personnes marginalisées dans l’institution.
Un troisième marqueur concerne les conditions matérielles et symboliques de travail, incluant l’articulation entre vie professionnelle et vie personnelle, la sécurité d’emploi, le soutien à la parentalité et aux proches aidant.es, ainsi que l’accès équitable aux ressources de recherche. Les études féministes insistent sur le fait que l’égalité formelle ne suffit pas. Ce sont les conditions concrètes d’exercice du travail académique qui déterminent la capacité réelle des personnes à participer pleinement à la vie universitaire et à y développer leur potentiel.
Dans ce contexte, une université à taille humaine, comme l’UQO, peut offrir un cadre favorable à l’analyse et à la prise en compte des dynamiques liées aux relations hiérarchiques, à l’écoute des communautés universitaires et à l’adaptation des politiques aux enjeux contemporains, tels que l’IA et les biais de genre dans les évaluations pédagogiques. Cette échelle permet également de soutenir des initiatives féministes et inclusives ancrées dans les territoires (par exemple, le pôle UQO du Réseau québécois en études féministes – RéQEF), en dialogue avec les milieux communautaires, autochtones et régionaux, ce qui rejoint les apports des féminismes situés et critiques de l’universalisation des modèles institutionnels.
Enfin, l’UQO peut jouer un rôle structurant en tant que laboratoire institutionnel, en expérimentant des pratiques innovantes en matière de gouvernance, d’évaluation, de pédagogie et de recherche collaborative. Les études féministes montrent que les transformations durables émergent souvent de ces espaces où la proximité favorise la réflexivité collective, la remise en question des normes dominantes et la co-construction de savoirs et de pratiques plus justes. À ce titre, une université à taille humaine n’est pas un simple cadre contraint, mais peut devenir un levier stratégique pour repenser l’université comme institution socialement responsable et profondément inclusive.Quelle recommandation donneriez-vous à une personne qui envisage une carrière en recherche dans le domaine de l’anthropologie et de la sociologie du politique?
Je lui recommanderais avant tout de cultiver une double exigence intellectuelle et éthique. Sur le plan intellectuel, il faut se doter d’une solide formation théorique tout en restant attentif.ve aux débats contemporains et aux approches interdisciplinaires (féministes, décoloniales, écologiques, développement international et critiques du pouvoir). La capacité à articuler finement travail empirique (fondé sur l’observation du terrain et la collecte de données) et réflexion théorique est centrale en anthropologie et en sociologie du politique.
Sur le plan méthodologique, je conseillerais de développer une forte réflexivité sur sa position de chercheur.se, les rapports de pouvoir impliqués dans la recherche et les effets sociaux et politiques du savoir produit. Le terrain ne doit pas être envisagé uniquement comme une source de données, mais comme un espace de relations sociales, de responsabilités et parfois d’engagement.
Enfin, je lui suggérerais de penser la recherche comme une pratique collective et située : s’inscrire dans des réseaux, collaborer avec des collègues et, lorsque cela est pertinent, avec les communautés concernées, tout en acceptant la diversité et la non-linéarité fréquente des parcours académiques. La persévérance, la curiosité, l’humilité et la capacité à donner du sens politique et social à son travail sont, à mon avis, des qualités déterminantes pour s’épanouir dans ce champ.
Pour les membres de la communauté universitaire qui souhaiteraient approfondir ces questions, y a-t-il un livre, une ressource ou une initiative que vous recommanderiez ?
Ahmed, S. (2012). On Being Included: Racism and Diversity in Institutional Life. Durham : Duke University Press.
Ahmed, S. (2017). Living a Feminist Life. Durham : Duke University Press.
Lugones, M. (2007). Heterosexualism and the colonial/modern gender system. Hypatia, 22(1), 186–209.Morley, L. (2014). Lost leaders: Women in the global academy. Higher Education Research & Development, 33(1), 114–128.
*Les communs urbains désignent les ressources, les espaces et les services partagés (tels que des bâtiments vacants et des jardins communautaires, et de les convertir en centres d'activités communautaires) qui sont gérés collectivement par une communauté.



